Maryse CONDE
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Première femme antillaise à recevoir le prix Nobel alternatif de littérature, Maryse Condé a marqué l’histoire des lettres par la puissance de son regard sur l’identité, la mémoire et les luttes postcoloniales.
Une enfance solitaire, un esprit en éveil
Née en février 1934 à Pointe-à-Pitre, benjamine d’une fratrie de huit enfants, Maryse Liliane Apolline Marcelle Boucolon grandit dans une famille bourgeoise où l’excellence est une exigence. Très jeune, elle se sent en décalage avec ses aînés, et se réfugie dans les livres.
Paris, l’Afrique, la désillusion
À seize ans, elle quitte la Guadeloupe pour le lycée Fénelon à Paris, puis la Sorbonne où elle obtient un doctorat de littérature. Elle y découvre Césaire, Fanon, les penseurs de la négritude, et comprend ce que ses parents avaient tu de l’histoire coloniale.
En 1958, elle épouse le comédien guinéen Mamadou Condé et s’installe en Afrique. De la Guinée au Sénégal, en passant par le Ghana, le Mali ou la Côte d’Ivoire, elle enseigne et observe. Ce qu’elle pensait être un retour aux sources se révèle une désillusion : elle ne parle aucune langue locale, ne se sent reconnue nulle part. L’Afrique, qu’elle croyait sienne, la traite en étrangère.
Une œuvre immense, entre lucidité et humanisme
De retour en France dans les années 1970, elle enseigne, publie des articles dans Présence Africaine et amorce une carrière littéraire d’une richesse exceptionnelle. Son premier roman, Hérémakhonon (1976), inaugure un long dialogue entre elle et le monde. En 1984, Ségou la propulse sur la scène littéraire internationale. Le livre, vendu à plus de 300 000 exemplaires, est traduit en douze langues.
Son œuvre, forte de plus de soixante titres, explore sans concession les thèmes de l’exil, de la mémoire, de l’identité, de l’histoire coloniale, de la condition féminine et des ambiguïtés du métissage. Elle écrit pour les adultes (Moi, Tituba sorcière... en 1986, La vie scélérate en 1987, Desirada en 1997, Le cœur à rire et à pleurer en 1999, La vie sans fards en 2012), pour les jeunes (Rêves amers, Hugo le terrible), pour le théâtre (Dieu nous l’a donné, Mort d’Ouléma d’Ajumako). Sa langue, limpide et tendue, vise toujours juste. Elle ne cherche pas à plaire, mais à comprendre.
Une femme engagée et reconnue internationalement
Professeure aux États-Unis, elle enseigne à Berkeley, Harvard, puis à Columbia University où elle fonde le Centre des études francophones et francophones. En 2004, elle préside le Comité pour la mémoire de l’esclavage, et fait adopter le 10 mai comme journée nationale de commémoration.
Distinguée dans le monde entier, elle reçoit entre autres le Grand Prix de la Femme (1986) pour Moi, Tituba sorcière…Noire de Salem, le Prix de l’Académie française (1988) pour La vie scélérate, le Prix Cino Del Duca (2021). Elle est la première femme à remporter le prix Puterbaugh en 1993 et elle reçoit en 2018, le Prix Nobel alternatif de littérature. Devenant ainsi la première femme antillaise à recevoir ce prix. Une consécration saluant son œuvre “ouverte au monde, lucide et profondément humaine”.
Elle est également nommée Commandeure de l’ordre des Arts et des lettres (2001), Officière de la Légion d’honneur (2014) et Grand-croix de l’ordre national du mérite (2019).
Une vie jusqu’au bout habitée par l’écriture
Malgré la maladie, Maryse Condé continue d’écrire. En 2021, elle publie L’Évangile du nouveau monde. Elle s’éteint à Gordes dans le Vaucluse, en avril 2024, à l’âge de 90 ans. Un hommage national lui est alors rendu à la Bibliothèque nationale de France. Elle repose désormais au cimetière du Père-Lachaise. À ses obsèques, on joue la chanson qu’elle avait choisie : Belle-Île-en-Mer – Marie-Galante. Ultime clin d’œil à ses racines.
Anecdote inspirante
À dix ans, un cadeau va tout changer : Les Hauts de Hurlevent. Elle déclare aussitôt vouloir devenir écrivaine. Une amie de sa mère lui lance alors : « Les gens comme nous n’écrivent pas». Elle passera sa vie à lui donner tort. - avec soixante livres, et une voix que le monde entier n’est pas près d’oublier.
Dates clés
- 1934 : Naissance à Pointe-à-Pitre
- 1953 : Départ pour Paris
- 1958-1969 : Vie en Afrique (Guinée, Ghana, Sénégal…)
- 1976 : Premier roman, Hérémakhonon
- 1984 : Succès international de Ségou
- 1995-2004 : Enseignement à Columbia (New York)
- 2004 : présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, création de la Journée commémorative du 10 mai
- 2018 : Prix Nobel alternatif de littérature
- 2024 : Décès à 90 ans